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Nouvelle
Edith Viau
- Tu sais, on pourrait aller à Québec, et tout laisser ici, comme ça, plus personne ne nous embêterait.
- Ouais, on pourrait.
- Qu'est-ce qui nous retiens ici ?
- Moi, pas grand chose. je suis le gars avec le moins d'attaches au monde.
- Parfait. Alors, on part ?
- Au Tibet ?
- On pourrait commencer par Québcc, puis aller à Berlin, puis à Moscou, et on finirait au Tibet. Ok ?
-Hmmm.
- Tu sais, te quitter, ce serait la pire chose au monde, je veux pas.
- Hmmm.
- Et toi?
- Je pourrais pas laisser partir bien loin la plus belle paire de fesses au monde.
- Mettons.
- Il est . onze heures. Tu devrais peut-être penser à aller à l'école, ça fait deux jours que t'es chez nous.
- J'ai pas envie. On fout jamais rien, à l'école.
- Ouais, mais moi, je veux pas avoir des problèmes inutiles à cause de toi.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je t'appelles un taxi pour que tu y ailles.
- Ah non! J'ai crissement pas le goût!
- Trop tard. il s'en vient.
- Tu fais chier.
- Je sais, c'est ma plus belle qualité.
- Oublie pas, on ira au Tibet, hein ?
- Ouais. le taxi est là.
- Je t'aime. bye.
- Bye.
- Quelle adresse ?
- Laissez-moi au coin Henri-Bourassa et St-Hubert.
- Okay.
..
- Faut pas pleurer comme ça, mam'zelle.
- Je sais. mais..
- Mais, mais, mais. c'est pas une raison ! Z'en trouverez un autre, vous êtes ben trop cute pour finir vos jours chez les sours !
- Merci. comment vous savez que c'est à cause d'un gars ?
- Parce que je suis quasiment le chauffeur attitré de celui-là. Pis il parle ben gros.
- Ah bon. il vous a parlé de moi ?
- Pas besoin de me vouvoier. Il n'a dit que des bonnes choses sur vous.
- Comme quoi?
- Secret professionnel.
- Je vois.
- Allez, souriez un peu, la vie continue, c'est pas à cause de.
- C'est pas à cause delui, facile à dire! C'est pas un autre que je veux, moi, c'est lui!
- Faites comme vous voulez, mam'zelle. On est arrivés.
- Ça fait combien ?
- Quinze et soixante-quinze.
- Tenez. Garde le change.
- Un kleenex?
- Non, c'est beau. Bonne journée.
- Bonne journée.
" Ostie que j'ai pas le goût d'y aller, moi, à crisse d'école ! Je suis déjà en retard, donc ça veut dire une retenue, j'irai dans un cours que j'écouterai pas, je vais partir à brailler parce que c'est la seule chose que j'ai le goût de faire, faque ils vont m'envoyer voir la foutue psycho-éducatrice avec son sourire hyper-hypocrite, qui va essayer de me remonter le moral à coup de pensées positives, ça va juste m'enrager, je vais juste pleurer plus, pis je vais aller me coucher dans le bureau de l'infirmière qui est jamais là jusqu'à temps que la cloche sonne. On foxe-tu ? Ok. On va où ? Pas le goût d'aller tout suite chez nous. On va-tu manger une pizza ? Envoyes donc. Ok. "
- Ouais, je prendrais deux pointes pepperoni fromage.
- Quelque chose pour boire ?
- Ouais. Vous avez de la limonade ?
- Oui.
- Je vais prendre ça.
- Ça va faire deux et cinquante.
- Tenez.
" Totalement ridicule. Tu te rends-tu compte ? T'es une jeune fille relativement belle, qui pourrait avoir quasiment n'importe qui, qui pourrait faire n'importe quoi, et tout ce que tu trouves de bon à faire, c'est manquer tes cours, sortir avec des gars pas sortable qui fittent pas avec toi, qui se fouttent de toi comme de l'an quarante et qui ont presque le double de ton âge, manger de la pizza à deux pour 99 cents tout en pensant à combien t'es ridicule. Pourquoi tu te fais pas une raison, tabarnak ? Y'en a rien à foutre de toi, tu le vois ben! Je sais que tu vas me dire que c'est l'homme de ta vie, qu'il est super intelligent, super sympathique, que c'est le meilleur baiseur que t'as jamais connu, qu'il trippe sur la même musique, les mêmes films, la même sorte de pizza pis même, tant qu'à faire, sur la même façon de se décrotter le nez que toi, mais crisse, y'en a des millions d'autre qui sont peut-être en train de rêver à leur femme idéale, pis leur femme idéale, c'est toi, qui te connaisse déjà ou pas. Décroche! Je t'ai jamais vu aussi down que ça, c'est juste un gars, merde ! "
- C'est prêt!
- C'est quoi ?
- Du saumon avec de la sauce blanche au concombre, et de la salade césar.
-Wouhou.
Silence.
- J'ai reçu un appel à mon bureau de la secrétaire de l'école. Pourquoi tu t'es absentée, Edith, ces deux derniers jours ?
- Parce que je suis pus capable. J'ai besoin d'un break.
- Tu ne veux pas en parler ?
- Non.
Silence.
- Passe-moi le lait, s'il-te-plaît.
- Tiens. Sont où, Papa pis Colin ?
- Michel est à une réunion et Colin est chez Florence.
- Encore ?
- Pourquoi?
- Y me semble qui est toujours rendu chez elle, de ce temps-ci.
- C'est ça, l'amour, qu'est-ce que tu veux !
- Mettons.
Silence.
- Merci pour le souper, m'man, c'était bon. Je vais faire mes devoirs.
Dring. Dring. Dring.
- Salut.
-Ah, salut.
- Je t'appelais parce que je voudrais te parler.
- Qu'est-ce qui a ?
- Moi pis Éli, on s'est laissés tantôt.
- Désolé.
- J'arrêtes pas de pleurer depuis que je suis revenu chez nous, je suis pas capable de concevoir qu'elle m'a laissé là.
- Je comprends.
- Elle est tout pour moi, c'est la fille de ma vie, c'est. trop.
- Ouais..
- Éli et moi, c'était pour la vie, je l'aime tellement, elle est tellement belle, tellement intelligente, tellement fine, tellement tout.
- Je sais ce que tu veux dire, mais.
- Je voulais avoir des enfants avec elle, peut-être pas me marier, mais rester toujours avec elle, faire tout avec elle, toujours.
- Je vois, pour moi, c'est.
- Je sais que tu vas me dire que je me fais des idées, que je suis trop jeune, mais juste à me rappeler quand on faisait l'amour, ça me crève le cour.
- Tu sais, j'ai déjà.
- Mais je ne veux pas me faire de raison ! Malgré tout ce que tu diras, je sais que sans elle, ma vie est foutue.
- Hmmm.
Silence.
- Ça va mieux ?
- Pourquoi tu pleures?
- Pour rien.
- C'est quoi, rien ?
- C'est tout.
- Je crois que je vais aller me coucher, c'est la seule chose que je fais depuis que moi et Éli on s'est laissés.
- Ok.
- Ça va aller, toi ?
- Ouais. Je suis toute seule, maintenant.
-Ah oui ? Je suis désolé pour toi. Merci de m'avoir écouter, je ne veux pas que t'oublies que je suis toujours là pour toi, quand ça va mal.
-Ouais. Bonne nuit.
" C'est toujours la même affaire avec lui. Y m'appelle, Y me raconte ses problèmes, j'l'écoute pendant dix minutes, j'essaye de placer trois-quatre mots sur moi, pis là, y me dit : " c'est comme moi, tu sais. " et il continue avec ses problèmes. J'sais tout sur lui, y sait rien sur moi, y passe son temps à parler de lui, de ses amis, de ses sorties, de sa blonde, de sa musique, de ses films, de ses affaires, de temps en temps, y te demande comment que toi tu vas, qu'est-ce que tu fais, whatever, mais y trouve toujours le moyen de toute ramener à lui, pis osti que ça fait chier, à longue. Anyway.
Pourquoi tu veux pus de moi ? J't'aime tellement, tu peux pas savoir. Tu dois ben rire, chez toi, avec ta bière, ton joint pis tes chums, en train de parler de cul. Non, c'est vrai, tu peux pas rire de moi, parce que tu penses même pas à moi. Pis moi, ch't'assise dans le coin de ma chambre, téléphone dans les mains au cas où que t'appelles, en train de me tourner les pouces en chantant des chansons d'amour quétaines pis en braillant sur mon sort. Si t'es pas là, je me sens comme pas importante. Comme rien.. Je suis rien, rien du tout, une pauvre conne pas foutue de se trouver un chum qui a de l'allure. Calisse que je te déteste, je te déteste, je t'emmerde, t'emmerde profondément et du plus profond de mon coeur, je t'emmerde tellement, j'ai juste le goût d'aller chez vous pour te piocher dessus pis te crier des noms, crisse de con.
Neuf heures ? Déjà ? Ç'a d'l'air que pleurer, ça fait passer le temps.
Ten, m'man s'est acheté des nouvelles pilules. Bon, est où, ma brosse à dents ? . Bon. Hein, des somnifères ? J'savais pas qu'avait de la difficulté à dormir. Des Valiums ? Je me demande si. On va essayer, je vois pas de toute façon qu'est-ce que je pourrais vivre de plus, messemble que j'ai toute vu. aark, ça goûte dégueu! De toutes façons, après, c'est fini. Enfin. Le comble du ridicule me tombe dessus. Pas grave. Je serai même plus là pour me rendre compte de combien chus ridicule !. Combien ça fait ? 10 ? Je crois bien.. Une pour toi, le cave qui est pas foutu de m'aimer. une pour toi, le cave qui me sert de meilleur ami. une pour toi, ma mère que j'aime tant. une pour toi, papa qui est jamais à maison mais qu'on aime quand même. une pour toi, Colin, parce que toi aussi, tu m'as jamais écouté. une pour toi, Flo, parce que t'as rendu Colin plus facile à vivre. Pis une pour moi, parce que j'ai réussi à rater ma vie du début jusqu'à la fin.
Neuf heures et demie. Enfin, c'est fini. "
E.V.